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23/04/2007

En vrac

Ceci est une note totalement décousue.

Un mot, simplement, à propos des élections, comment y échapper : malgré ma mauvaise foi sans bornes, je me dois de reconnaître que ce premier tour est globalement satisfaisant. Finalement, ce que je retiens le plus est le plaisir quasi orgasmique à l'annonce du score du faux borgne. Des moments de bonheur pur comme ceux-là, on n'en éprouve pas tous les jours, il faut les savourer.

En ce moment je suis à Paris, ce qui signifie que je suis heureuse, comme à chaque fois que j'y suis, mais aussi que je serai là mercredi soir pour fêter dignement la sortie du livre de Caro. Comme la dernière fois, j'espère ardemment que vous nous rejoindrez pour boire un coup, discuter de tout et de rien et surtout rire à gorge déployée. Surtout n'hésitez pas, venez ! Les modalités pratiques sont .

Si vous vous inquiétez de ma santé, rassurez-vous, tout va bien, ou presque : je vous expliquerai l'évolution des choses dans un prochain billet, mais là, je suis en vacances, il fait un temps splendide et quand je me penche à la fenêtre, j'aperçois le Sacré Coeur : ne m'en veuillez pas, mais j'ai envie de faire tout autre chose que de rester devant mon écran... 

A mercredi pour les uns, et à bientôt pour les autres...

EDIT : il fallait bien que ça arrive, je suis rentrée. Mais j'ai fait des provisions de rires, de complicité et de bonheur. Et Paris est toujours aussi beau, même par temps caniculaire. Spécial merci à tous les participants de la soirée d'hier, je me suis régalée. La tenancière des lieux a d'ores et déjà publié des photos compromettantes (rubrique agenda, en date du 25 avril).

Et juste une petite précision avant d'aller défaire mes valises : le premier paragraphe de ce post me semble tout à coup affreusement trompeur. Je n'ai pas particulièrement envie de prendre parti dans la campagne électorale, mais vous devez avoir compris que je ne suis pas à proprement parler fan d'un certain petit homme très énervé et juché sur des talonnettes. Je voulais simplement dire que les résultats de ce premier tour, malgré tout, sont moins terrifiants que ceux de 2002... même si le résultat risque finalement de l'être plus.

 

15/04/2007

Votez pour moi

Je tiens à préciser que le texte qui suit n'a aucune vocation à déclencher un débat politique, car il a été rédigé avec toute la subjectivité dont je suis capable. Je hais le prosélytisme, je m'efforce donc de ne pas en faire ; c'est simplement un exercice qui m'a amusée, et pour que ça reste "neutre" (même si, bien sûr, rien ne l'est jamais vraiment), les gens sont cités dans l'ordre alphabétique, et en prennent chacun pour leur grade. Je ne prétends pas que ça soit constructif ou utile ou même intelligent, ce sont juste des pensées éparses à propos de personnages publics.

 

Je suis un ancien professeur, mais cela ne m'a pas empêché d'être un des plus mauvais ministres de l'Education qu'ait connu la France, et Dieu sait qu'en la matière la concurrence est pourtant rude. Jusqu'à six mois en arrière, tout le monde me prenait pour un guignol avec mes grandes oreilles et mon nom qui fleure bon le Béarn, mais aujourd'hui, je me suis fait ma place en mordant sans vergogne la main qui m'a nourri pendant si longtemps, et en gauchisant vite fait bien fait mon discours ; du coup j'ai réussi à faire passer ma candidature pour une alternative totalement nouvelle et inédite, David Copperfield doit en être vert de jalousie. Je suis à la tête d'un parti connu pour ses idées traditionnalistes, notamment en matière de moeurs, mais c'est plus fort que moi, je me prends pour Che Guevara ; la révolution centriste vous tend les bras, votez pour moi.

Je suis un jeune facteur rebelle, et pour le démontrer je m'applique à parler comme les gens de la rue. Je suis l'avenir de l'extrême-gauche, même si tout le monde s'accorde à dire qu'elle fait partie du passé ; j'essaie de moderniser mes idées et j'y arrive plutôt bien ; mais ça ne changera rien, il y a plus de candidats dans mon camp qu'il y a de lustres en cristal à l'Elysée, ce qui n'est pas peu dire. On a bien essayé de se rassembler, mais c'est tellement plus marrant si chacun se présente dans son coin ; je prône la révolution mais je n'ai pas l'air de mourir d'envie d'aller prendre d'assaut l'Assemblée Nationale, baïonnette au poing. Si j'osais, je vous avouerais que je porte des chaussures de sport d'une marque américaine qui ne passe pas pour un précurseur dans le traitement des enfants asiatiques qui les fabriquent ; mais bon, je ne vais tout de même pas marcher pieds nus, votez pour moi.

Je suis le héraut de la cause anti-américaine et anti-libérale (un pléonasme), la preuve, j'ai fait de la prison. J'ai une image de bon Gaulois, avec ma moustache et ma pipe, et je passe hyper bien à l'écran. Je prétends être issu du monde paysan, mais de fait je suis plus souvent à Paris qu'à Millau ; mon passe-temps favori est la mise à sac de champs de maïs, mais c'est pour la bonne cause, et ça me fait une occasion de plus de me poser en martyre. Mes idées sont tellement novatrices qu'on en arrive parfois à se demander si elles ne seraient pas un peu rétrogrades ; qu'importe, la nuance m'est étrangère, pour avoir un discours clair il est plus efficace d'être manichéen. Ma candidature ne fait qu'éparpiller un peu plus le potentiel de voix de l'extrême gauche, mais j'ai pas pu m'en empêcher, je me suis présenté ; je suis comme vous, un citoyen lambda, pour faire voler le système en éclats, votez pour moi.

Je suis une femme discrète, si discrète que cette année je n'ai pas osé mettre le nom de mon parti sur mes affiches électorales ; c'est normal, je voulais incarner la candidature unifiée des forces anti-libérales, mais évidemment personne n'était d'accord. Après de glorieuses années à exercer le pouvoir avec ses alliés socialistes, le mur de Berlin est tombé et le score de mon parti aux élections n'a cessé de chuter, longuement et vertigineusement. Je représente des idées aujourd'hui datées mais pourtant porteuses d'un réel humanisme ; au vu de la droitisation de la société, ça me fait simplement passer pour une douce illuminée. Mais il faut continuer à lutter, la vraie gauche ne doit pas disparaître, votez pour moi.

Je suis une retraitée du Crédit Lyonnais, et depuis le début des années 70, je représente courageusement un parti qui, s'il suivait sa propre logique, ne devrait pas présenter de candidat aux élections. Au fil du temps, je suis devenue la mascotte des élections présidentielles, mais à moi, ça ne m'a jamais porté chance. Tout le monde m'adore, surtout ceux qui ne votent pas pour moi ; j'ai conservé intacte ma capacité d'indignation, dans un monde bien trop blasé pour s'émouvoir vraiment des malheurs d'autrui. Je suis gentille, sympathique et humble, mais je manque cruellement de sens politique et de stratégie électorale ; pour la sixième fois, je le sais bien que je ne serai pas élue, mais de toute façon je suis là pour la beauté du geste, votez pour moi.

Je suis un faux borgne et j'ai de nombreux exploits à mon actif, entre autres la pratique de la torture en Algérie ; depuis 50 ans je hante les couloirs de tous les palais de la République, mais j'ose, avec un aplomb sidérant, me prétendre farouchement opposant de l'établissement. Mes opinions sont tellement nauséabondes que je suis obligé de les diffuser grâce à des blagues qui n'amusent que moi ; depuis 1974, je joue à merveille mon rôle d'épouvantail, mais la graine est semée et j'ai labouré le terrain pour ma descendance aussi blonde que moi. Je suis le digne héritier d'idées infâmes et inhumaines, mais j'ai l'oeil qui frise et grâce au travail accompli depuis trois décennies, pas mal de gens ont fini par penser que mes convictions pouvaient se défendre... faites comme eux, votez pour moi.

Je suis un rustaud jovial, mais je n'ai pas l'air très futé ; je suis le candidat d'un parti dont on se demande pourquoi il existe, puisqu'après tout il n'y a pas de parti des bricoleurs, des peintres du dimanche ou des adeptes du curling. Quand je réponds aux questions que l'on me pose, mes réponses sont si incohérentes qu'on en oublie quel était le sujet ; je défends les gens de la campagne qui n'en demandaient sûrement pas tant, vu que ce sont des êtres humains au même titre que les urbains. Comme d'habitude, je ferai un tout petit score et je regagnerai mes pénates pendant cinq ans ; mais je représente une alternative rafraichissante et tellement authentique, votez pour moi.

Je suis la Vénus de la politique, sortie non pas des eaux mais de la cuisse de Jupiter ; je représente pour des millions de femmes un espoir inouï, mais pour une candidate de gauche je suis tout de même incroyablement réactionnaire. Les caciques du PS ont encore de la fumée qui leur sort des naseaux après le coup que je leur ai fait, mais depuis le 21 avril 2002 ils ont perdu l'énergie nécessaire pour contrecarrer mon ascension. On me compare à la Joconde, mais où avez-vous vu que je suis belle, j'ai juste les traits lisses et le cheveu brillant ; on me fait beaucoup de misères parce que je suis une femme, et si j'étais franche je vous avouerais que j'y prête volontiers le flanc en mettant outrageusement en avant mon statut de femme et de mère. Je n'ai pas toujours l'air de savoir très bien de quoi je parle, en tout cas pas plus que mes concurrents, mais c'est pas grave, je nommerai DSK Premier ministre, avec lui tout ira bien ; quoiqu'on en dise, une femme au pouvoir, ça peut vraiment changer la vie, même si elle est issue du plus pur et rectiligne parcours politique qui puisse être ; ayez confiance, j'ai des ovaires, votez pour moi.

Je suis un homme pressé, ça n'a rien d'original mais c'est encore ce qui me définit le mieux ; mon ascension fulgurante en politique a été possible grâce à plus de trahisons que n'en comptait le XXème siècle avant que je débarque. J'adore les journalistes, qui me le rendent tellement bien, et les grands patrons qui m'invitent au mariage de leur fille, ou me demandent d'être le parrain de leur petit dernier. Je place la rentabilité et l'utilitarisme au rang de valeurs sacrées, et je suis imbattable pour déguiser le racisme le plus crasseux en attitude raisonnable et responsable. Marche ou crève, c'est pas encore assez fort pour illustrer mon idée de la France, après tout on ne peut pas remorquer dans notre sillage tous les bons à rien et les handicapés ; si j'accède au pouvoir, il faudra que je pense à faire combler les caniveaux, puisque de toute façon on ne sera plus autorisé à ramasser ceux qui y échouent à cause de mon libéralisme forcené. J'aime les gens normaux, mais j'ai une définition très stricte de ce mot... ne vous inquiétez pas, tous les autres, on les foutra en taule, ou dans un charter, votez pour moi.

Je suis un obscur maire de village audois ; on ne comprend pas très bien ce que je pense, ni ce que je dis d'ailleurs (moi-même, originaire du Sud-Ouest, je confesse n'entraver qu'un mot sur trois). On se demande bien qui sont les 500 élus qui ont pu me soutenir, dans un élan de désespoir probablement ; je suis une sorte de croisement entre un personnage de roman agreste et un député de la IIIème République. Je suis désigné comme le champion d'un parti trotskyste, mais je ne les connais pas, ces gens ; j'ai manifestement décidé une bonne fois pour toutes que l'Union Européenne est la cause de tous les fléaux qui frappent notre beau pays, comme c'est pratique. Je suis confus et péremptoire et j'ai le nez rouge ; mais l'important, c'est que je veux votre bien, votez pour moi.

Je suis un aristocrate d'un autre âge, avec dans ma musette toute une ribambelle de quartiers de noblesse et d'armoiries flamboyantes, mais je ne tolère pas que l'on cite mes titres dans leur intégralité. Je traîne derrière moi ma nostalgie de l'Ancien Régime, mâtinée d'hystérie islamophobe et de puritanisme sentant la naphtaline ; j'ai une voix quasiment aussi insupportable que mon discours, et on s'attend presque à me voir surgir sur mon cheval, brandissant fièrement le drapeau des Chouans. Avec moi, les gens ne justifiant pas d'une ascendance fraçaise sur quinze générations n'auront qu'à aller se pendre, peut-être même qu'on pourrait les y aider ; il va falloir bouter hors du royaume tous les félons, et tant qu'on y est, on renverra les femmes à la cuisine et les enfants au catéchisme, et les cochons seront bien gardés ; si vous aimez la vraie France, votez pour moi.

Je suis la candidate du parti le plus démocratique de France, peut-être même un peu trop puisque notre jeu préféré est de se tirer dessus à boulets rouges ; l'écologie est ma croisade personnelle, mais je manque un peu de mordant pour arriver à diffuser mes idées, qui sont pourtant très à la mode : les gens c'est rien que des feignants, ils parlent de respect de l'environnement mais ne sont même pas capables de trier leurs emballages en plastique. De toute façon, je suis coincée : d'un côté par Nicolas Hulot sur qui je ne peux pas me permettre de dire du mal, de l'autre par Noël Mamère qui se répand fielleusement sur mon compte dès qu'il croise une caméra. Moi, j'y crois encore, mais il faut se rendre à l'évidence, c'est pas demain la veille que les Etats-Unis signeront le protocole de Kyoto ; alors je continue, mes convictions sont intactes et je suis si avenante, votez pour moi.

09/04/2007

Prison intime

Comme je l'ai souvent dit ici, le temps qui passe est pour moi un allié ; du reste ça n'a rien d'extraordinaire : la plupart des gens vous diraient la même chose, on se sent mieux au fur et à mesure qu'on viellit, en tout cas tant qu'on n'a pas atteint un âge canonique, où d'autres problèmes finissent se poser.

Ainsi, je me sens débarrassée de tout un tas de paramètres, de considérations, d'impératifs qui avaient fini par devenir de véritables boulets. J'ai appris que pour avancer dans la vie, pour trouver sa voie, pourrais-je dire si je croyais à ce genre de formules toutes faites, il faut avoir abandonné beaucoup de grands principes, de théories fumeuses et de buts suprêmes. A mesure que je vieillis, et en dépit du fait que des manifestations déplorables telles un ulcère font leur apparition, j'ai le sentiment de me dépouiller, de me défaire de l'accessoire, d'arriver mieux à toucher à l'essentiel. Je crois que j'ai gagné en liberté et en sérénité, sans regrets d'avoir dû pour cela renoncer à certains attachements.

Mais depuis quelques temps, je développe une tendance qui me fait très peur. A force de m'être protégée, défendue, isolée, et notamment des autres, je crains de m'enfermer en moi-même.

C'est une sensation très contradictoire, puisque dans le même temps, je me sens de plus en plus ouverte aux autres, plus tolérante, et plus désireuse que je ne l'ai jamais été d'être dans la vie, comprenez de participer d'une manière ou d'une autre à la vie collective. Mais je réalise aussi que cette sensibilité nouvelle confine bien souvent à la sensiblerie, et que certaines choses qui à une époque me laissaient de marbre, ont aujourd'hui le pouvoir de me faire souffrir. Je me sens parfaitement à l'aise dans l'altérité, l'empathie, l'échange, mais après coup je finis par me rendre compte que pratiquer tout cela me fait du mal, parfois. Je pense que j'ai appris à manier tous ces modes de relation dans la douleur, et que ça a profondément marqué ma manière de les vivre.

Concrètement, ça n'a pas encore vraiment de conséquences, mais je dois parfois prendre sur moi pour que ce penchant ne trouve pas d'écho dans la réalité. Régulièrement, déjà, j'abdique, je renonce à donner mon avis (aussi incroyable que ça puisse paraître) lors d'une discussion, parce que m'expliquer ou me justifier serait trop compliqué, ou stérile, ou juste fatigant. D'une façon générale, hors des occasions balisées, aller vers les autres résulte d'un effort, d'un raisonnement. J'ai le plus grand mal du monde à sortir de ma propre organisation, car ce que je peux en retirer me semble parfois moindre que les désagréments qui en découlent. Dans les périodes les moins fastes, l'idée m'effleure quelquefois de rester chez moi le samedi soir, au lieu d'aller courir après une migraine due au vin blanc, et d'écouter les éclats de voix de mes proches qui disent à l'occasion des choses qui me font dresser les cheveux sur la tête... sans que je trouve toujours la force ou l'énergie de les contredire. Sur ce point je me méfie de moi, et de mon esprit de contradiction qui, à l'inverse, me fait régulièrement partir dans des délires élucubratoires ; souvent, j'en éprouve un remords exagéré qui me tourmente pendant des jours... tout comme me ronge le constat de n'avoir rien dit, quand c'est le cas.

Finalement, la perspective de rester avec moi-même est toujours la plus reposante. Peut-être est-ce dû au fait que j'ai mis très longtemps à m'entendre avec moi-même, mais en tout cas je ne me lasse pas (encore ?) de ma propre compagnie. Ce que j'ai construit autour de ma personne, des mes envies, de mes choix, je m'y plais, et j'en suis fière, je suppose que ça ne m'encourage pas à m'en départir, même temporairement. Alors je me recroqueville, j'ai envie que le monde existe hors ma présence, que mon existence soit neutre. Ou au contraire, mes opinions deviennent des poses, des revendications purement individuelles, mais auxquelles je m'accroche avec l'énergie du désespoir, parce qu'elles représentent tellement ce que je suis, elles m'ont tellement coûté, que j'ai besoin de m'en prévaloir sans cesse, sans entendre ce qu'on peut m'y opposer. A force d'être son seul référent, on devient terriblement auto-centré... et on n'arrive plus à être soi-même autrement qu'en le criant à la face du monde, et acceptant de moins en moins que les autres fassent de même. On a l'impression d'être nié par la moindre opinion différente de la nôtre. On se réfugie en soi parce que c'est l'endroit où on se cogne le moins aux autres, et où les occasions de souffrir sont les moins fréquentes. Faire preuve de souplesse ou de faculté d'adaptation reviendrait à renoncer à être soi, alors on s'amidonne, on se rigidifie, on se cadenasse.

Il m'arrive donc, dans des élans de découragement ou de déprime, d'imaginer me laisser aller à la tentation de la solitude presque absolue. Heureusement pour moi, j'en suis pour l'instant incapable, mais j'ai peur de ne plus être, un jour, à même de lutter contre cette alternative. J'ai peur que de guerre lasse, je finisse par refuser de me confronter au monde et aux gens pour éviter d'en souffrir. J'ai conscience que ce serait me condamner à une autre souffrance, la souffrance si particulière qu'impose la solitude, et qui réside dans le fait qu'elle peut également être si apaisante et si sereine ; mais je garde à l'esprit que ce basculement est possible, et il ne se passe pas un jour sans que je doive lutter pour en repousser l'éventualité. Ou l'échéance...

Tout ça m'effraie bien sûr parce que je ne veux pas perdre les gens que j'aime, ni devenir une sorte d'ermite ou d'être asocial, ni finir par avoir le coeur sec et l'âme tiède, mais aussi parce que, comme je suis en train de le découvrir, ça m'empêche d'aller plus loin sur le chemin de l'écriture. Je ne me prends pas pour un gourou, rassurez-vous, mais je trouve que ce que je raconte ici ou là a plus d'impact sur les gens que ce que je voudrais. Dans ce cas tu n'as qu'à la fermer, me direz-vous ; je n'y arrive pas non plus, évidemment. C'est un besoin, il faut que je le fasse. Mais avant ça il faut que je m'arrange avec les conséquences que ça pourrait avoir.

C'est donc mon combat personnel du moment. Lutter pour m'extérioriser, sans blesser les autres. Parler avec eux, sans les convaincre. Avoir des convictions, sans chercher à leur donner une portée pseudo-universelle. Ecouter les autres, sans que ça vienne systématiquement remettre mon mode de vie en cause. M'exprimer librement, sans que ça devienne une leçon de morale. Arriver à sortir de moi plus souvent, sans trahir ce que je suis. J'ai le sentiment que le dialogue que j'entretiens avec moi-même est riche, mais je sais bien que rien ne remplacera jamais celui que j'ai avec les autres, car j'en ai toujours eu besoin pour ne pas stagner. A cause de ça, la perspective de devenir prisonnière de moi-même m'horrifie, tout comme me glace la perspective de me perdre. C'est une étrange dichotomie, mais je ne désespère pas d'en venir à bout.

05/04/2007

Interview pre-mortem

Absorbée par les affres de la souffrance, j'avais omis un détail : je vais passer à la radio ! Demain, à 15 h 30, désolée, encore une heure à laquelle tout le monde travaille et ne peut donc pas écouter. La prochaine fois, j'exige le prime-time ;-)

Je causerai donc dans le poste sur France Bleu Auxerre (non, je n'ai pas d'explication à cette précision géographique) vendredi à partir de 15 h, et si par chance vous ne travaillez pas, vous pourrez écouter directement sur Internet à cette adresse. Si le mal finit par m'emporter, ça aura été mon chant du cygne (rassurez-vous, je n'ai pas de fièvre, juste la grosse tête).

Je vous laisse, je vais prendre mes gouttes...

EDIT : alors si tout marche bien (ce qui comme d'habitude serait très étonnant), vous pouvez écouter l'interview en deux parties ici et . Je n'ai pas écouté en entier, s'il y a un souci n'hésitez pas à me le dire ;-)

01/04/2007

L'hôpital de la mort

A moment où j'écris ces lignes, je suis au bord de l'agonie. Je vous dois la vérité, à vous qui me faites le plaisir de me lire, ma dernière heure est venue. Enfin, peut-être.

Les premiers symptômes sont apparus il y a quinze jours. A la fin du week-end, une boule dans mon estomac. A priori rien de grave, le stress de la reprise du travail, me dis-je, optimiste écervelée que je suis.

Mais la douleur s'installe et persiste, et je me retrouve devant la terrible obligation de me rendre CHEZ LE MEDECIN. Je ne reviendrai pas sur mes relations cahotiques avec ce corps de métier dont je n'arrive pas à penser autre chose que pis que pendre ; c'est bien beau les grands principes, mais j'ai l'impression qu'une main fourbe et malveillante est en train d'essorer mon estomac, donc je laisse mes scrupules où ils sont et vais attendre deux heures et demie dans une salle d'attente surchauffée et peuplée de miasmes divers et d'enfants mal élevés.

Le médecin me prescrit des examens et des médicaments. Ni les uns ni les autres ne s'avèrent d'aucune efficacité ; aussi, quand je retourne chez l'homme de l'art (oui je me prends pour Molière, c'est la douleur qui m'égare) deux jours plus tard, le thorax plus douloureux que jamais, il m'envoie passer illico d'autres examens aux urgences. Parce qu'entre temps, la douleur s'est généralisée à toute la cage thoracique, j'ai même des moments d'essoufflement total, bref, c'est la fin, je me vois déjà foudroyée par une crise cardiaque. Tout cet épisode aura au moins eu l'avantage de me rappeler à quel point je peux être hypocondriaque, parfois, et aussi ma résistance ridiculement faible devant la douleur.

Me voilà donc partie, plutôt guillerette (et toujours aussi imprudemment écervelée) vers les urgences d'un petit hôpital toulousain, persuadée qu'on va me faire une radio des poumons et me dire de rentrer chez moi en me tapotant le dos pour me rassurer. En arrivant, je remets la lettre du médecin à la secrétaire, et m'assois en pensant attendre un bon moment. Que nenni, on m'appelle trente secondes après. Oui, vous avez raison, j'aurais dû me méfier. Mais non, j'ai foncé tête baissée dans l'horrible piège qui s'est instantanément refermé sur mon pauvre petit être endolori. Et inconscient de ce qui l'attendait.

En fait (et ça n'étonnera peut-être que moi), j'ai été prise en charge par les équipes médicales comme si j'ai été arrivée aux urgences dans un état critique. On me fait allonger sur un lit avec une magnifique chemise d'hôpital en simili plastique bleu canard, on me colle des électrodes partout pour l'électrocardiogramme, le médecin me fait subir un interrogatoire gestapien, et là, summum horrifique de ce séjour, une jeune infirmière entre en scène pour me poser une perfusion.

Si vous avez des notions de médecine (Dieu vous en garde), vous savez peut-être POURQUOI on vous colle sauvagement une perfusion dès que vous posez le gros orteil dans un hôpital. Moi en tout cas, j'aimerais bien le savoir. Quoiqu'il en soit, on ne m'a pas demandé mon avis. La jeune fille en blanc se met donc en devoir de trouver sur mes avant-bras une veine potable pour y enfoncer son atroce matériel. En tout (j'avais gardé ma montre), ça a duré une bonne vingtaine de minutes. Premier essai infructueux, ça marche pas, elle trifouille, elle s'escrime, pas moyen. A ce stade j'en suis juste à la grimace de douleur. Elle se rabat alors sur mon autre bras, ou plutôt sur ma main : manifestement mes veines sont farceuses, ou bien elles ont décidé qu'aucun tube de plastique ne viendrait troubler le cours de leur vie ce jour-là, mais en tout cas le résultat n'est pas plus probant. Elle abandonne encore, m'arrachant cette fois un gémissement de protestation et de souffrance. Elle remonte un peu pour aller fixer l'objet du délit plus haut, car par un étrange caprice de la nature je n'ai que deux bras, donc cette fois il va bien falloir que ce soit la bonne. Le problème bien sûr, c'est que je suis maintenant totalement crispée, révoltée par ce qu'on me fait subir, et que mes veines sont manifestement aussi transparentes que si elles contenaient de l'eau. Je précise tout de même que je suis d'une pâleur cadavérique, et que normalement mes vaisseaux sanguins se voient un peu comme le phare d'Alexandrie au milieu de la nuit, mais bon, un autre paramètre doit entrer en jeu, allez savoir.

L'infirmière sent bien qu'elle joue le tout pour le tout. C'est un moment d'une intensité dramatique insoutenable. Et un peu pathétique, aussi. L'aide soignante vient gentiment me réconforter, ou en tout cas pense le faire en me demandant "Quelqu'un sait que vous êtes ici ?". Je touche le fond, j'ai l'impression d'être sur le tournage d'un documentaire qui expose la misère humaine dans les hôpitaux, c'est affreux. L'infirmière sanguinaire finit par arriver à perforer ma dernière veine encore intacte. De mon côté, j'ai épuisé toutes mes capacités de souffrance, je ne suis plus qu'un tas informe et geignant d'où dépassent des fils et des cathéters. Et j'ai toujours atrocement mal à l'estomac. Je pense que j'ai oublié de faire mon testament, et que si ça trouve on va organiser une messe pour mon enterrement. Moi vivante, jamais !

Bref. L'horreur n'est pas totalement terminée, car il faut que j'aille passer cette saloperie de radio. Un gentil monsieur arrive pour m'emmener à l'endroit adéquat, dans un fauteuil roulant. Encore une fois, pourquoi ??? Mais je n'ose pas protester, je me dis que les médecins ont peut-être détecté une paralysie foudroyante des membres inférieurs sans oser m'en parler, les félons. Je bouge discrètement mes pieds, tout va bien. Le transport en fauteuil c'est juste une autre façon de m'humilier, en fait, je me suis assise à la fois sur cette chaise maléfique et sur ma dignité. L'hôpital est un endroit où vous vous trouvez totalement dépersonnalisé en l'espace de quelques quarts d'heure, c'est terrifiant... et je comprends surtout que je ne m'attendais absolument pas à ce qui m'est arrivé. Dans cette situation, le décalage entre ce qu'on pense et ce qu'on vit effectivement vous revient directement dans les dents.

Mais heureusement tout le monde est gentil et prévenant, je me dois de le reconnaître. Après la radio je regagne mon lit de douleur et j'attends trois plombes qu'on veuille bien se souvenir de ma misérable existence. Le médecin finit par se pointer, pour me dire, je vous le donne en mille, que je n'ai rien nulle part. Tous les examens sont normaux, j'ai même pas une petite embolie pulmonaire, c'est un scandale. Comme la perfusion distillait un médicament pour l'estomac, et que je suis vaguement soulagée, le docteur en déduit que ça vient de là (sans blague ?) et me renvoie dans mes pénates en me recommandant d'aller consulter un gastro-entérologue. Je sors de là en trombe, la bave aux lèvres, mourrant de faim et de soif, tu peux toujours crever avant qu'ils te filent un verre d'eau et un croûton de pain pas frais.

Je rentre chez moi comme on revient en terre promise après vingt d'exil. Je suis exténuée, endolorie de partout, ornée de deux magnifiques hématomes, et en plus angoissée comme une condamnée à mort. Et je n'ai aucune réponse concernant la nature de mon étrange mal. Qui depuis n'a fait que s'aggraver, me faisant soupçonner qu'un alien a dû élire domicile dans mes entrailles. Parfois dans mon estomac, parfois sur mon coeur, mais où que ce soit, il cogne pour sortir. Et toutes les molécules dont je me gave consciencieusement ne me sont d'aucun secours.

Et c'est pas fini. Le gastro-entérologue consulté m'a programmé séance tenante une gastroscopie, torture raffinée à base de tuyau dans la bouche sous anesthésie générale. Il me tarde, vous pouvez pas savoir.

J'en suis arrivée à une conclusion révoltante : se faire soigner, c'est parfois pire qu'être malade. Surtout quand on n'est pas malade, évidemment. Car le plus incroyable dans tout ça, malgré mon imagination débordante, c'est que je suis certaine que je n'ai rien nulle part. En tout cas rien qui ne puisse être décelé par des machines à rayons ou des analyses de sang. Ah si, j'ai des gamma GT, c'est la classe. Je me voyais déjà internée de force au centre Betty Ford le plus proche, mais le médecin m'a dit que c'était dû à mon tabagisme forcené, lequel est aussi une des causes des pathologies de l'estomac, du reste. Je vais finir par croire que la cigarette est responsable de la venue au monde de Nicolas Sarkozy, tant elle semble néfaste pour tout ce qui relève de la vie.

En attendant, je souffre en silence (vous l'avez cru ? Bah non voyons, je suis incapable de souffrir en silence, c'est vraiment pas mon genre. La moitié de la ville est au courant, et y va de son petit diagnostic). J'ai hésité à vous raconter cet épisode tragi-comique, parce que c'est pas tellement intéressant, toute cette banalité sanitaire, mais je me suis dit que l'alien allait peut-être se calmer un peu si j'en parlais. Je n'ai jamais été encline à la somatisation, et surtout je lutte de toutes mes forces pour échapper à ce mécanisme mystérieux, que je trouve avilissant et indigne ; mais là, il faut se rendre à l'évidence, ça y ressemble beaucoup. Et puis, soyons raisonnable, c'est toujours mieux qu'un bon vieil ulcère...